La pluie sur l’auvent

Départ, ce matin, pour une excursion à Yoshino, petit village de montagne, au centre d’un parc magnifique. Après une heure et demie de train, avec trois changements, j’arrive dans une minuscule gare de village, terminus du train. Dans le téléphérique qui monte au village, je dis à la dame qui est à côté de moi : « encore une belle journée ensoleillée » (une de mes phrases préférées en japonais). La dame me répond : « regardez, la pluie arrive du Pacifique, la journée sera finie dans une heure ». Je me hâte de visiter le village, sous un ciel de plus en plus blanc, d’un blanc laiteux étrange. Et la pluie, la pluie japonaise, comme on ne l’imagine pas en Europe, arrive : non pas par bourrasques, car elle est une bourrasque, implacable et continue – comme si un mur d’eau infini s’effondrait sur la terre.

Je cours me mettre à l’abri sous un auvent, sans espoir, car je sais que cette pluie va durer jusqu’au soir. En me retournant, je lis l’enseigne au-dessous de l’auvent : bains. Je rentre et me fais expliquer le mode d’usage par le samouraï qui tient les lieux. Après m’être consciencieusement, minutieusement, récuré, j’enfile mon kimono et vais jusqu’au bain. Il y a là trois personnes, silencieuses, qui regardent au loin, par la large baie qui s’ouvre sur la montagne entourée de nuages. Après m’être aspergé prudemment, car l’eau est chaude, je rentre dans le bain. Les Japonais ont gardé de leur histoire cette pratique que toutes les civilisations ont connue mais qui est pour nous, aujourd’hui, un vrai luxe.

Je regarde discrètement pour savoir ce qu’ils regardent. Ils regardent la montagne. Je regarde la montagne, comme eux, pendant un certain temps (on perd vite la notion du temps dans une eau si chaude). Je m’assoupis un peu, je pense à cette montagne. Et c’est à ce moment-là qu’un phénomène étrange se produit. Je vois devant moi, entre moi et la montagne, des caractères japonais (des kanji, caractères hérités du chinois), qui commencent à danser et à se mettre en ordre, lentement. Je sens comme une inspiration, une signification qui prend forme. Je mémorise cette suite de kanji et après le bain, dans le restaurant d’en face, qui me sert un excellent déjeuner végétarien, je la note sur une feuille de papier,  A ma grande surprise, j’ai écrit mon premier haïku (petit poème de trois lignes) en japonais… Je ne peux malheureusement que vous en donner une traduction approximative, tant la poésie japonaise est riche en associations sonores et visuelles. Et j’ai l’étrange impression d’avoir presque perdu la langue française…

Voici, très approximativement , ce haïku :

La pluie tombe sur l’auvent depuis longtemps

Mais doit-on vraiment vouloir

Qu’elle cesse?

さようなら、日本 (au revoir, Japon)

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Japon ancien, Japon moderne

Nara accentue, plus encore que Kyoto, le contraste entre ce qui apparaît, au premier abord, comme le raffinement du Japon ancien et la vulgarité du Japon moderne. Les monuments de Nara, qui nous viennent du plus ancien Japon, lorsque cette ville était une capitale, sont d’une beauté sans égale. Mais pour aller voir le Pavillon des Songes du Hôryû-ji (petit bâtiment octogonal, ci-dessous) j’ai dû traverser en vélo 15 kms d’une banlieue d’une laideur qui dépasse l’imagination…

On lit ici, comme ailleurs mais peut-être plus qu’ailleurs, des lamentations sur la décadence esthétique et morale du Japon moderne. Il est vrai que lorsqu’on se hasarde dans un « pachinko » (salle de jeu où certains Japonais jouent frénétiquement dans un vacarme assourdissant, rivés sur leurs machines pendant des heures), ou que l’on voit l’importance de la prostitution (discrète mais bien réelle, et particulièrement hypocrite ici), ou qu’on est confronté à la culture de masse violente et primaire, il y a de quoi entonner le refrain de la perte des valeurs…

Mais c’est oublier, ici comme ailleurs, que nous n’avons gardé de la culture ancienne que des monuments et écrits d’une petite élite qui exploitait avec férocité le peuple. Et nous pouvons assez bien imaginer ce qu’était la culture du peuple de l’époque… C’est oublier aussi ce que la culture de masse contemporaine peut avoir de ludique, d’humoristique, de plus profond que cela n’apparaît au premier abord… Ceci dit, les Japonais pourraient mener une réflexion critique sur leurs industries du jeu et du sexe, contrôlées par diverses mafias (japonaises, coréennes).

Adieu Kyoto

A mon âge, il y a peu de chances pour que je revoie Kyoto un jour. Mais la nostalgie est un sentiment indigne, et on n’a le droit de pleurer que sur des humains…

J’ai cependant le coeur très serré en quittant cette ville, et ce quartier si attachant où j’ai passé une semaine.

Parmi les peuples qui, au XXe siècle, ont commis les pires atrocités, il y a ceux qui ont fait la critique de leurs actes (les Allemands et les Japonais) et les autres (les Russes, entre autres). Seuls les premiers cultivent cet attachement à la paix, et tout simplement, dans les rapports quotidiens, cette gentillesse, cette absence d’arrogance, qui caractérisent au plus haut point les Japonais.

Quand j’étais étudiant, j’avais un ami qui était venu faire son service militaire ici, à Kyoto, et qui n’est jamais rentré en France. Il a épousé une Japonaise et a fait sa carrière d’enseignant ici. J’ai souvent pensé à lui, cette semaine (il est mort l’an dernier d’un cancer). Quelques années après son installation définitive au Japon il m’avait écrit pour me dire qu’il ne rentrerait jamais, parce qu’il appréciait trop la douceur de la vie à Kyoto. Je comprends maintenant ce qu’il voulait dire.

Je ramène des images, numériques bien sûr, mais aussi et surtut dans la tête, et le souvenir de ce parfum de printemps,de l’odeur de ces essences innombrables de fleurs, que personne ne peut oublier quand il a vécu un peu ici.

Je pars pour Nara ce matin.

Fushimi-Inari (sanctuaire shintoïste)

Ne me demandez pas de définir précisément ce qu’est le shintoïsme (religion majoritaire au Japon, juste avant le bouddhisme). Imaginez plutôt qu’à 300m  de Notre Dame de Paris il y ait un sanctuaire d’une religion animiste dont l’origine remonte à la fin de l’époque préhistorique. Imaginez que la moitié de la population française pratique ce culte, et que ceux qui sortent de Notre Dame fréquentent aussi ce sanctuaire (car ici on peut pratiquer plusieurs cultes à la fois).

Selon le shintoïsme, il y a une infinité de dieux (les kami), favorables ou défavorables aux hommes, dont il faut s’attirer la faveur. Un exemple de ces dieux : « le bourdonnement des insectes dans l’herbe humide au printemps », ou plutôt « l’âme » qui est à l’origine de ce bourdonnement… Le shintoïsme est un animisme, qui consiste en quelques croyances simples et surtout en un profond sentiment de la nature, qu’il faut respecter et utiliser sans violence…

Il y a 25 000 sanctuaires shintoïstes au Japon. Le plus connu, le plus beau, le plus fréquenté est Fushimi-Inari. On entre toujours dans un sanctuaire en passant sous un portail rouge (torii). L’originalité de Fushimi-Inari, c’est que les portails forment des tunnels qui donnent accès à une multitude de petits sanctuaires (au total 5 kms de tunnels de cette sorte, en pleine nature, dans une forêt où il y a des singes sauvages, assez dangereux d’ailleurs, mais je n’ai pas eu l’honneur d’être présenté). Il faut trois heures pour faire le tour de la colline. Imaginez, outre les sanctuaires assez mystérieux pour nous (par exemple ces petits gardiens que sont les renards avec une serviette autour du cou), les oiseaux de toutes sortes, les chants, les cris des animaux, les odeurs des fleurs… Il y avait assez peu de monde, le jour où j’y suis allé. Les Japonais s’y promènent, en fait, ils vont de sanctuaire en sanctuaire dans la colline, prient quelques instants, respirent une fleur, déposent un ex-voto, vont boire un thé dans un des innombrables petits cafés et restaurants du lieu, où boivent un thé glacé ou une autre boisson fraîche autour d’un de ces extraordinaires distributeurs multicolores, partout présents au Japon (où l’on boit d’excellentes boissons sans sucre, du thé ou café au lait glacé sans sucre, du jus d’orange frais ou du jus délicieux de  fruits inconnus en Europe).

Aoi Matsuri (Festival des roses trémières)

Le 15 mai a eu lieu le Festival des roses trémières. Je m’attendais à une fête à l’occidentale, bigarrée, joyeuse, bruyante… Rien de tout cela. Le défilé a lieu dans un silence absolu, il ne donne lieu à aucune manifestation de ce type. J’ai fait cette remarque à la propriétaire de l’hôtel, avec qui j’ai pris le thé à 5h, hier soir. Elle m’a dit que c’est une cérémonie religieuse, qui vient du VIe siècle, et qui a été instaurée pour conjurer les séismes et autres catastrophes. D’où la gravité du défilé. Il y a évidemment de la magie dans cette cérémonie, qui peut nous faire sourire, nous, Occidentaux. Mais les Japonais n’y croient sans doute pas plus que nous, ils opposent simplement à la catastrophe la beauté et la légèreté. Pour assister à des manifestations d’enthousiasme, il faudrait aller voir un combat de sûmo (spectacle qui a une dimension religieuse aussi), ou un match de base-ball (sport qui déchaîne les passions, ici).

Le Kyoto moderne

Kyoto a été construite sur le modèle des villes chinoises (un quadrillage régulier de rues) mais sans l’idée d’un centre (pour des raisons politiques qui tiennent à l’émiettement du pouvoir au Japon). Il n’y a pas de « centre ville » à l’européenne, pas de place centrale ou de cathédrale (mais une multitude de monastères rivaux). Cela rappelle beaucoup les villes américaines.

Un autre trait rappelle les Etats-Unis : il y a bien un quadrillage régulier, mais aucune régularité dans les bâtiments, qui sont tous très différents, de hauteur, de style (ou de non-style), de couleur, etc. Cela rend la ville non pas belle, mais agréable, car il y au moins de la diversité.

Je viens de faire, aujourd’hui, 50 kms en vélos dans divers quartiers de Kyoto. On peut distinguer trois zones : ce que l’on pourrait appeler le centre, des années 1980-2000, très animé, très agréable le soir et la nuit, mais sans les audaces architecturales de Tokyo; ensuite il y a les quartiers plus éloignés, qu’un Européen peut trouver hideux ou amusants (ils me rappellent  beaucoup Los Angeles et d’autres villes américaines); enfin il y a des quartiers populaires historiques, qui n’ont pas changé beaucoup depuis les années 50, et qui sont très agréables (dans le quartier où je vis il y a des petites boutiques vieillottes, des artisans, des étudiants, des personnes âgées, et même des jardins potagers…).

J’ai choisi une photo (la première) pour le centre, deux photos pour les quartiers plus périphériques, et trois pour mon quartier, où je me sens extraordinairement bien. Je rentre chez moi, le soir…

L’élégance des Japonais

Aujourdhui, jour de fête à Kyoto (le festival des roses trémières, jour férié). L’élégance des Japonais est encore plus visible. Elle tient bien sûr à des caractéristiques physiques (des traits moins lourds que d’autres populations asiatiques) mais aussi à une tradition esthétique, une tradition morale et une tradition culinaire (les trois se distinguant très peu au Japon). Une tradition morale : je suis frappé par le fait que les Japonais tiennent toujours le dos très droit, qu’ils soient assis ou qu’ils marchent (chez certains cela devient parfois une sorte de raideur). Et le régime culinaire y est pour beaucoup aussi. Depuis mon arrivée je n’ai pas vu la moindre surcharge pondérale, encore moins de l’obésité. La raison est simple : très peu de viande, beaucoup de poissons, beaucoup de légumes, aucun sucre ou presque, peu de sel et pas du tout de matière grasse.

Voici mon petit déjeuner de ce matin : en entrée un bouillon léger (pour laver l’estomac, comme dit ma propriétaire), puis deux bols de légumes (j’en ai compté 13 au total, et je n’en connaissais que deux : carottes et coeur de palmier). Légumes succulents : dans le premier bol, cuits à la vapeur, avec un fond de bouillon et de sauce au soja; dans le second des légumes conservés sans doute dans quelque chose comme du vinaigre (en particulier une sorte de choux très savoureuse). Ensuite une tranche de saumon avec du riz (toujours très collant, car on le digère mieux ainsi). Pour finir, quelque chose sous plastique qui ressemble à des petites feuilles de papier de 5cm sur 2cm, très fines. Renseignement pris ce sont des algues. On les trempe dans une autre sauce, on badigeonne le riz restant avec et on les mange avec un peu de riz. Très savoureux. Enfin, un thé léger, pour la digestion. Je n’ai pas eu faim avant quatre heures de l’après-midi…